Page 108 - Cahier Trouve-Tout-2012
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À cette époque, Maniwaki était une petite ville ouverte qui comptait six hôtels pour cinquante maisons. Deux magasins vendaient du gin et du whisky au gallon. Les compagnies John Gilmour et W.C. Edwards avaient leurs bureaux d’embauche à Maniwaki, des milliers de bûcherons passaient et s’arrêtaient au village. Or, ces bûcherons buvaient beaucoup d’alcool, vivaient et parlaient selon tous les principes contraires à la morale chrétienne. Ils exerçaient une triste influence sur nos Indiens qui, eux aussi, s’enivraient à leur tour. Le village vivait sans loi, dans le désordre le plus complet...
- Père J.-E. Guinard, o.m.i. - à gauche -, Mémoires d’un simple missionnaire.
La triste histoire du passeur
Maniwaki, été 1870
Stanislas Sévigny était passeur à la traverse de la Gatineau, à l’endroit exact où se trouve aujourd’hui le pont qui relie Maniwaki à Déléage. Son chaland, tiré avec des cordages qui s’étiraient d’une rive à l’autre, transpor- tait les hommes des chantiers du nord de la Gatineau, du Castor et de la Joseph, les colons des cantons voisins, les marchandises, les animaux... Mais ce qui occupait surtout Sévigny, ce qui était son ambition et lui faisait croire à une richesse toute proche, c’était son petit établissement installé sur l’autre rive de la rivière Gatineau. Une sorte de petit hôtel où les bûcherons pouvaient louer une chambre, mais où ils venaient surtout dépen- ser leurs paies durement gagnées en buvant et en s’amusant ferme. À la cachette de leur femme, on y croisait aussi quelques habi- tants du village, quelques colons venus au vil- lage sous quelque prétexte, et aussi quelques Algonquins, de la réserve voisine.
Les fins d’été et les débuts d’automne étaient, pour le passeur, avec les printemps, les temps forts de l’année. Par milliers, les poches emplies de l’argent du voyage, les travailleurs des chantiers affluaient à Maniwaki pour s’engager pour les compa- gnies forestières de Hamilton, des Edwards, des Gilmour... L’une faisait chantier vers le Baskatong et sur la Joseph, l’autre sur l’Aigle ou la Désert, la dernière sur le grand lac Trente-et-Un milles...
Tous ces hommes, à pied pour la plupart, montaient de Bytown ou Wrightville jusqu’à Maniwaki puis, une fois engagés pour l’une des compagnies, remontaient jusqu’aux chan- tiers sur des dizaines, voire, des centaines de
milles. Et tous ceux qui avaient affaire du côté Est de la Gatineau devaient passer par les mains du passeur. Beaucoup laissaient entre ses mains une partie de cette paie si durement acquise...
L’établissement de Sévigny échappait au contrôle direct des pères oblats, maîtres du petit village naissant de Maniwaki, au grand dam de ces derniers. C’est que le passeur Sévigny servait de l’alcool. On y buvait et on y jouait jusqu’à fort tard dans la nuit. Sa réputation s’étendait au loin, et les hommes, d’une saison à l’autre, se donnaient rendez- vous à son stopping-place.
Cette fin d’été de 1870, Stanislas Sévigny, déjà un peu enrichi par son commerce, avait décidé d’investir tous ses avoirs en whisky, gin, brandy et autres alcools qu’il revendrait à peine un mois plus tard, à prix décuplé, aux bûcherons qui cette année s’annonçaient en grand nombre. Sévigny allait leur montrer, à tous, qu’il savait mieux que quiconque et sans préjugé faire du commerce et s’enrichir.
Déjà sur la route du retour, ses achats faits dans les magasins de Bytown, Sévigny menait son chariot, tiré par une paire de chevaux, sur le pauvre chemin cahoteux qui le rame- nait à Maniwaki.
Trois jours durant, Sévigny avait peiné à mener son trop pesant chargement sur l’épouvantable sentier servant de grand che- min pour revenir chez lui.
Fatigué du long voyage et de tous les inci- dents du parcours, il avait quitté la ferme des Six, à Bouchette, depuis plusieurs heures, et la vaste ferme de Louis Guertin, l’ancien bras droit de Jos Montferrand, la dernière avant la réserve indienne, était derrière lui.
Bientôt apparaîtraient les premières maisons des Algonquins. Celle d’Amable Watagan, qui servait de guide à la compagnie Gilmour, semblait déjà proche. D’ailleurs, le toit plat de la maison d’Antwan Jacko était en vue. Des enfants l’avaient déjà aperçu et criaient aux autres son arrivée. Les femmes algon- quines sortaient des maisons et le regardaient maintenant s’approcher, perplexes, balan- cées entre la joie de voir ce marchand qui apportait sûrement avec lui des ustensiles et des objets de commodité nécessaires, de la farine, du sucre, et cent autres produits, et l’angoisse de savoir que son chariot était rempli de tonneaux d’eau de vie, cause de violence, ruine de leurs maris et malheur des familles indiennes...
Mais ces femmes, informées de l’in- croyable quantité de boissons que rapportait Sévigny, prirent peur.
Inconscient des malheurs qu’il suscitait et
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Les SECRETS de la Vallée... d evoil es


































































































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