Page 109 - Cahier Trouve-Tout-2012
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Sévigny et de sa cargaison
de la hantise des femmes algonquines, im- munisé contre les invectives des mission- naires oblats qui avaient tout tenté pour lui faire cesser son commerce, le passeur continuait sa route. La journée s’achevait dans une douce chaleur de fin d’été, et la lumière du soleil presque couchant éclai- rait désormais les premières maisons de Rivière-Désert, le hameau protestant où étaient installées les bureaux d’embauche des compagnies, les boutiques, les maga- sins et les banques. Les quelques passants qui croisaient le passeur furent informés de son retour et de l’incroyable quantité d’alcool qu’il traînait avec lui, et ne man- quèrent pas de répandre la nouvelle, avec celle, plus inquiétante, de l’insatisfaction des Indiennes à l’endroit du passeur. À peine arrivé au hameau voisin et jumeau de Notre-Dame-du-Désert, le village de Maniwaki en fait, une grande partie des quelques centaines d’habitants savaient ce que Stanislas Sévigny rapportait. Et tous avaient appris que les femmes de la ré- serve algonquine, sinon aussi les hommes, avaient ouvertement menacé Sévigny de mettre le feu à sa cargaison, ou était-ce plu- tôt à son commerce? À la tombée du jour, la fébrilité était dans tous les foyers.
Arrivé sur la rive et devant son chaland, Stanislas Sévigny dételait enfin ses che- vaux. Épuisé du long voyage, écrasé par l’ampleur du travail qui lui restait à faire pour charger son chariot sur la barque plate, trompé par l’apparent calme des maisons voisines, où frétillaient à peine les lumières de quelques lampes à l’huile, il prit la décision de ne traverser pour ce soir
que ses chevaux.
Ce que ne savait pas Stanislas Sévigny,
c’est que derrière lui, après son passage, les femmes algonquines s’était rassemblées et qu’elles avaient entre elles attisé la colère qu’elles nourrissaient contre lui et son com- merce d’alcool. En moins d’une heure, les plus résolues avaient convaincu les autres de les suivre et de mener un assaut en règle contre la cargaison du passeur. Armées de bâtons et de haches, elles prirent à leur tour le chemin du village et du traversier de Sévigny, bien décidées à éventrer les tonneaux et à casser les bouteilles, autant qu’il y en ait.
Stanislas Sévigny, arrivé sur l’autre rive, avait déjà débarqué ses chevaux et saluait sa femme quand, du côté du village, il crut entendre un brouhaha. En effet, les premières Algonquines, venues à pied, approchaient du chariot laissé près de la berge et s’encourageaient bruyamment, promettant dans leur langue d’en finir avec la source de leur malheur. Suivait un grand nombre d’autres femmes, certaines rageuses, d’autres simplement curieuses, mais toutes piaillant et riant à l’avance de voir le chariot abandonné par Sévigny.
Derrière les femmes indiennes venaient les hommes, intrigués, puis alertés, cer- tains ne voulant rien manquer du spec- tacle, d’autres voulant calmer leur femme. Déjà, les disputes se multipliaient entre les couples pendant que les meneuses s’appro- chaient du chariot et commençaient à ren- verser les barriques et les caisses, qu’elles fendaient ensuite à grands coups de hache.
Les esprits s’échauffant de seconde en
seconde et le ton des voix montant, le pas- seur Sévigny finit par comprendre ce qui se passait sur l’autre rive et il s’élança, carabine à la main, sur son chaland. Mais il était loin, et la manœuvre prenait du temps. Les Indiennes
accélérèrent leur ravage dans C’est un chaland comme celui-ci - ce pourrait même le chaos le plus complet. être ce chaland-là - qu’utilisait le passeur Sévigny.
Désespéré de jamais arriver,
Stanislas Sévigny se résolut à
tirer des coups de carabine en l’air, pour effrayer les Indiens. Les cris devinrent des menaces et, de part et d’autre, des coups se donnaient dans le plus grand bruit...
Plusieurs villageois sortirent alors de leur demeure, certains armés, croyant à une agression et ajoutant à la panique et à la pagaille au milieu de cette méprise géné- rale. À travers les cris et le bruit des bar- riques et des caisses fracassées, les coups de feu du passeur lui-même sonnaient aux oreilles des habitants du village. Sévigny, abordant enfin sur la rive, fut submergé par un groupe.
Les bâtons et les haches, les cris, les coups de feu... À chaque geste venait sa réplique, à chaque menace une défense. Chaque groupe prenant l’autre pour des agresseurs, on en vint aux mains, aux bâ- tons, aux haches. Les coups de feu recom- mencèrent. Il y eut des morts, des blessés.
Au matin, après une nuit blanche, tous réalisaient la méprise de la veille. Les
femmes et les hommes algonquins avaient disparu, emmenant avec eux leurs blessés, peut-être leurs morts. Les pères oblats, contre la volonté desquels s’était organi- sé et maintenu le commerce de l’alcool, envoyèrent chercher le passeur pour lui signifier qu’il devait quitter les environs.
Quelques jours plus tard, son chariot réparé pour transporter cette fois ses propres meubles, le passeur et sa femme prenaient le chemin du Castor, où il man- quait un stopping place. Un certain Louis Ayotte racheta le
chaland. Tous, durant les an- nées suivantes, tâchèrent d’ou- blier la fameuse nuit, la nuit du passeur Sévigny.
Louis-André Hubert
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Les SECRETS de la Vallée... d evoil es


































































































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